03.03.2012
Eric Laurrent : à la recherche du Proust perdu
Ils posent à côté de leur décapotable. Volant à droite. No capote. Lui polo rouge, oeil bleu, bermuda, gros ventre. Elle chemisier vert sur robe rouge, tête d'Anglaise. Plaque arrière, SVY 6N. Elle sourit, lui aussi. Station balnéaire. Cabourg, Deauville, Carnac. En tout cas il y a la mer, et les mouettes dans le ciel. La bagnole est jaune, une Triumph. Feux AR rectangulaires. Deux pots d'échappement. Un autocollant GB au cul. Sièges en gros cuir, tableau de bord en bois. Deux cadavres dans le coffre. Un revolver dans la boîte à gants. Ils fixent l'objectif. Grand sourire. Voiliers en arrière-plan. Deux Anglais en vacances chez nous.
Pigalle. Un bar. Un bar enfumé, comme la plupart des bars. Un comptoir, avec des types accoudés au comptoir. A l'étage, un type en costume-cravate. Un type en costume-cravate, derrière un bureau. Sûrement le patron du bar, ou le gérant. Il y avait un pistolet dans le tiroir du bureau, un pistolet chargé, avec des balles dans le chargeur. En bas, un air de jazz, un vieux disque, et la fumée des cigarettes. Les tables vides. Les tables vides, sauf une, où un homme au chômage à moitié saoul se disait qu'il aurait mieux valu, qu'à bien y réfléchir, il aurait mieux valu épouser une avocate ou Marie Drucker, plutôt que cette caissière moche et fauchée qui lui servait de femme depuis quarante ans, et une autre, une autre table, où une prof de français, dans une robe de cuir noir zippée sur les épaules, corrigeait des copies en se rongeant un ongle. Elle cherchait un mari. Elle ne voulait pas vivre seule, elle ne voulait plus vivre seule. Elle préférait vivre à deux, tant la vie est plus drôle à deux. Un mari pour ça, pour ne plus être seule, pour ne pas se tuer à force d'être seule. Un mari pour se marier. Après le mariage ils trouveraient un terrain où bâtir une maison de trois pièces dont une chambre à l'étage où ils pourraient fabriquer un enfant qui pousserait comme une plante et ferait à son tour un enfant qui se donnerait la mort le jour où il apprendrait que sa fiancée est partie sans prévenir avec un surfeur blond au torse musclé et au portefeuille bien garni. L'hiver ils feraient des feux dans la cheminée et des gâteaux dans la cuisine. A Noël ils achèteraient un sapin et des cadeaux. A Pâques, ils cacheraient des oeufs dans le jardin. En mai ils feraient le pont, et en juillet le tour de France en camping-car. A soixante-quinze ans ils mourraient d'ennui en regardant Michel Drucker un dimanche après-midi, et en regrettant de n'avoir jamais essayé l'échangisme.
Marcel Proust existe, je l'ai rencontré sous la plume d'Eric Laurrent. Laurrent avec deux r. Extrait de son roman, Dehors, paru en 2000, aux éditions de Minuit :
Mais c'est que, nous le savons bien, le désir est un lieu de suspension volontaire du jugement sur autrui, sa tâche première en effet résidant moins dans la recherche de dénominateurs communs, susceptibles de le nourrir, que dans l'évacuation, à l'inverse, de tout ce qui pourrait le contrarier, autrement dit de tout ce qui fait de la personne que nous convoitons un objet autre que purement sexuel, un sujet précisément, une somme de dispositions singulières à sentir, réagir et penser, attendu que considérer ces dernières serait prendre le risque qu'elles s'opposassent aux nôtres, faisant par là cohabiter en nous deux mouvements conflictuels : une séduction physique et un rejet moral - et le désir ne déteste rien tant que sa dénégation par l'entendement : si celle-ci ne le tue pas, du moins le dévalue-t-elle et, partant, minore-t-elle sa satisfaction. Désirer quelqu'un, c'est donc nécessairement et exclusivement le circonscrire à sa désirabilité - désirer, c'est réduire.
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08:00 Publié dans Extrait, Fiction | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : meurtre, michel drucker, éric laurrent, marcel proust











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