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22/02/2011

La crêpe Marilyn

marilyn monroe

Je suis blonde, petite, et je m'appelle Marilyne. On me compare souvent à l'ex-fiancée de ce président américain dont j'ai oublié le nom. Pourtant, je n'ai rien à voir avec elle. Je suis caissière, pas actrice. Je travaille à Intermarché, pas à Hollywood. Je n'ai jamais mis les pieds à Los Angeles, ni même aux USA, pays dont je me fous royalement et qui ne m'a jamais fait rêver contrairement à la plupart des gens qui peuplent cette terre et rêvent tous de voir New York ou Chicago au moins une fois dans leur vie. Je ne parle pas anglais. Je ne suis pas américaine. Quant au cinéma, je n'y vais jamais. A 15 euros la place, non merci. Je n'aime pas le cinéma, et encore moins le cinéma américain. (...) Je préfère me saouler au bistrot du coin. Que rester une heure et demie dans une salle obscure à subir des images et des dialogues inintéressants. Je ne suis pas cultivée, mais je lis madame Figaro. Je suis issue d'une famille modeste. Mon père est illettré, il n'a jamais ouvert un livre de sa vie, n'est jamais entré dans une librairie. Il ne sait même pas qui est Proust. Il croit que les librairies sont réservées aux étudiants et aux profs. Il croit que Corneille est un chanteur. Il préfère les films. Les images, c'est moins fatigant. L'année dernière, il a ouvert une crêperie en Bretagne. Chaque crêpe porte le nom d'une actrice américaine. Il y a la crêpe Marilyn, la crêpe Jessica. La crêpe Audrey. Les clients en redemandent. Faut pas trop leur en demander. Une crêpe au sucre, et ils sont contents.

Il m'a appelée Marilyne à cause de Marilyn Monroe. Si cette pouf n'avait jamais existé, je m'appellerais peut-être Sophie, ou Sonia. J'aurais préféré qu'il me donne un autre prénom. J'en ai assez d'être comparée à cette pouf.

Ma mère est une actrice ratée. Sa filmographie est presque vide. Elle tient en deux lignes. Sa carrière théâtrale est plus fournie, mais elle n'a jamais obtenu la moindre récompense, le moindre Molière. Elle n'a jamais gagné un César. Elle n'a même jamais été nominée. Elle a joué des bouts de rôle, des morceaux d'histoire. Dans Le Deuxième souffle, d'Alain Corneau, elle disait "merci" à Daniel Auteuil qui lui tenait la porte dans le métro. Mais la scène a été coupée au montage. Elle devait jouer dans L'Eté meurtrier, mais au dernier moment on lui a préféré Isabelle Adjani jugée plus jeune et surtout plus belle. Elle a joué dans Maigret et la femme assassinée. On la retrouve morte dans un buisson au début de l'épisode. Mais comme il n'y a aucun flashback, on ne la revoit pas. Ma mère a la poisse. Mon père n'a pas misé sur le bon cheval. Ou plutôt sur la bonne jument. Il croyait épouser une actrice, il se retrouve avec une figurante. (...) Elle est tellement anonyme qu'elle ne figure même pas dans l'annuaire.

Moi qui n'aime pas plus le cinéma que le tricot, le tricot ça va bien cinq minutes, je suis bien tombée avec ces deux-là. Entre un père cinéphile et une mère figurante, il était impossible d'y échapper. J'étais destinée à m'appeler Marilyne. C'était mon destin. Toute ma vie on me parlerait de cette blonde qui a couché avec tout Hollywood, baisé avec la terre entière. Il n'y a que le tram de Strasbourg qui n'est pas passé dessus. Je n'ai pas envie d'être comparée à cette salope. Je passe pour une fille facile, alors que je ne couche pas le premier soir. Sauf si j'ai trop bu comme Véronique Sanson à une période de sa vie.

Cette fille n'est pas un exemple, encore moins un modèle. Je n'envie pas cette starlette dont la vie s'est terminée tragiquement. Je préfère ma vie paisible en Picardie à sa vie dissolue en Californie. On ne devrait jamais appeler sa fille Marilyn. C'est un prénom trop lourd à porter. On le traîne comme un boulet. Tout de suite on est catalogué, comparé à cette étoile filante, montante, qui a brûlé sa vie par les deux bouts. Elle a vécu la vie brève des moustiques, des mouches.

Moi j'aurai une vie ratée, mais longue. Je ne serai jamais une légende vivante, je ne coucherai jamais avec Kennedy, et je m'en fous. Je n'ai aucune envie de coucher avec Sarkozy dont je n'aime pas les cheveux en brosse et la petite taille. Je le laisse à Carla. Et je n'épouserai pas le directeur du bowling de Quimper qui me tourne autour comme un vautour depuis un an. Il s'appelle Julien Moreau. Et je n'ai aucune envie de m'appeler Marilyne Moreau.

 

08:30 Écrit par marronnier dans Fiction, Littérature | Tags : marilyn monroe, cinéma, hollywood | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |